INTRODUCTION
Depuis fin février 2026, le marché pétrolier mondial traverse sa perturbation la plus sévère depuis les années 1970. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran a entraîné la fermeture quasi-totale du détroit d’Ormuz, voie maritime par laquelle transite habituellement un cinquième du pétrole brut et du gaz naturel liquéfié mondiaux. La rupture des flux d’approvisionnement a entraîné une hausse rapide des cours du pétrole, avec un Brent dépassant 100 dollars le baril dès le 8 mars 2026.
À ce choc d’offre s’est ajouté, le 28 avril 2026, le retrait des Émirats Arabes Unis de l’OPEP. Les EAU produisaient 3,5 millions de barils par jour, soit entre 8 et 10 % de la production quotidienne de l’organisation. Leur départ fragilise durablement la capacité collective de régulation de l’offre et entretient une volatilité structurelle des cours à moyen terme. [1]
Pour le secteur français de l’assurance, principal investisseur institutionnel du pays avec près de 2 900 milliards d’euros de placements, ce choc se propage directement à travers les marchés financiers. La hausse des taux longs induite par les anticipations inflationnistes déprécie mécaniquement les portefeuilles obligataires, tandis que la correction des marchés actions amplifie la pression sur les bilans.
LES PRECEDENTGES CRISES PETROLIERES DE 1979 ET 2008
Le lien entre choc pétrolier et dépréciation des actifs des assureurs n’est pas nouveau. Deux épisodes historiques ont documenté ces mécanismes et leur ampleur.
Impact sur les portefeuilles et la solvabilité
En 1979, la révolution iranienne a provoqué un second choc pétrolier ayant conduit les banques centrales à relever significativement leurs taux directeurs. Pour les assureurs, massivement investis en obligations souveraines à duration longue, cette remontée des taux a généré des moins-values latentes importantes sur les titres détenus. Dégradant ainsi les ratios de couverture des engagements et forçant le secteur à structurer ses pratiques de gestion actif-passif.
En 2008, le baril a atteint 147 dollars avant de s’effondrer dans le sillage de la crise financière. La conjonction de la chute des marchés actions et de l’élargissement des spreads de crédit a fortement déprécié les portefeuilles. AXA, premier assureur français, a publié pour cet exercice un résultat opérationnel de 4 milliards d’euros, en repli significatif par rapport aux exercices précédents, sous l’effet combiné des dépréciations d’actifs et de la dégradation des marchés. [2]
Le double canal de transmission indentifié
Ces deux crises établissent un schéma reproductible. Un choc pétrolier affecte les assureurs par deux voies simultanées. D’une part, la dépréciation des actifs obligataires sous l’effet de la remontée des taux d’une part. Et d’autre part, la dépréciation des actifs actions sous l’effet de la correction des marchés. La particularité du choc actuel est que ces deux mouvements se produisent en même temps, invalidant le mécanisme classique de diversification de portefeuille.
LES REPERCUSSIONS SUR LES PLACEMENTS DES ASSUREURS FRANCAIS
Une exposition massive aux actifs obligatoires
À fin 2025, les encours des placements financiers des assureurs et fonds de pension français atteignent 2 853,4 milliards d’euros, en progression de 128,4 milliards d’euros sur un an. La structure de ce portefeuille est déterminante : les titres de créance constituent la principale classe d’actifs avec un encours de 1 200 milliards d’euros, dont 1 180 milliards en titres de créance à long terme. Les actions représentent 27 % du portefeuille, soit environ 770 milliards d’euros. [6]
Cette structure de bilan, massivement pondérée en obligations longues, présente la sensibilité la plus forte à une remontée des taux. Pour un portefeuille obligataire de duration moyenne de 7 ans, une hausse de 100 points de base des taux longs se traduit par une dépréciation en valeur de marché de l’ordre de 7 %. Rapportée à un encours de 1 180 milliards d’euros, l’impact potentiel représente plusieurs dizaines de milliards d’euros en moins-values latentes. [6]
Dépréciation des portefeuilles : le mécanisme à l’oeuvre
Depuis le déclenchement du conflit, la corrélation négative traditionnelle entre obligations et actions ne joue plus. Le rendement de l’OAT 10 ans (Obligation Assimilable du Trésor) a franchi 3,7 % en mars 2026, approchant des niveaux inédits depuis 2011, tandis que les marchés actions corrigeaient simultanément. La BCE a relevé ses projections d’inflation, et les anticipations de marché intègrent désormais plusieurs hausses de taux directeurs d’ici fin 2026. [3]
Pour les assureurs, cette configuration est doublement défavorable. Les moins-values latentes sur le portefeuille obligataire pèsent sur les fonds propres économiques et dégradent les ratios de capital calculés sous Solvabilité II. La correction des marchés actions affecte simultanément les provisions mathématiques des contrats en unités de compte, dont les encours atteignaient 666,4 milliards d’euros à fin 2025 après une hausse de 13,5 % sur l’année. [4]
Assurance vie : tension sur les fonds euros
À fin 2025, la collecte nette en assurance vie avait atteint 44 milliards d’euros, son plus haut niveau depuis 2011, portée à 85 % par les supports en unités de compte. Le taux de revalorisation des fonds en euros s’établissait à 2,65 % nets de frais, dans un contexte de baisse du livret A à 1,5 % en février 2026, ce qui avait renforcé l’attractivité de l’assurance vie sur les dépôts bancaires. [5]
La remontée des taux longs liée au choc pétrolier crée désormais une tension sur la gestion des fonds en euros. Le rendement du portefeuille obligataire existant, acquis à des taux inférieurs, est en-dessous des taux actuels du marché. Cet écart entre valeur comptable et valeur de marché est géré via la provision pour participation aux bénéfices. La solidité des bilans relevée par l’ACPR dans son rapport annuel 2025 suggère que ces réserves sont à des niveaux suffisants pour absorber un choc de durée limitée. [5]
LA REPONSE DES REGULATEURS FRANCAIS
Le positionnement de la Banque de France
Le 11 mars 2026, le gouverneur François Villeroy de Galhau a exprimé la position de la Banque de France : le conflit entraînera « un peu plus d’inflation et un peu moins de croissance », tout en précisant que l’inflation devrait rester à des niveaux contenus et qu’une hausse des taux directeurs de la BCE ne lui paraissait pas nécessaire à ce stade. [3]
La Banque de France a formalisé son analyse le 25 mars 2026 en publiant trois scénarios macroéconomiques. Dans le scénario central, la croissance est révisée à 0,9 % pour 2026. Dans le scénario intermédiaire, elle tomberait à 0,6 % avec une inflation à 2,5 %. Dans le scénario le plus défavorable, la croissance ne dépasserait pas 0,3 % avec une inflation à 3,3 %.
La vigilance renforcée de l’ACPR
Dans son rapport annuel 2025 publié le 21 mai 2026, l’ACPR a relevé une amélioration des ratios de solvabilité des organismes d’assurance, qualifiant cette évolution de « preuve de la résilience du secteur ». Le régulateur a inscrit au programme de travail 2026 une vigilance renforcée sur les risques de contagion macro-financiers et l’identification des vulnérabilités sectorielles. Par ailleurs, la révision de Solvabilité II applicable à partir de janvier 2027 constitue le chantier réglementaire prioritaire du second semestre 2026, avec des ajustements substantiels pour les organismes de petite taille. [1]
CONCLUSION
Avec 2 853,4 milliards d’euros de placements dont 1 180 milliards en titres de créance à long terme, le secteur de l’assurance français est structurellement exposé à tout choc de taux. La crise pétrolière de 2026 produit précisément ce choc : hausse des taux longs sous l’effet des anticipations inflationnistes, correction simultanée des marchés actions, invalidation temporaire des effets de diversification. [6]
La position de départ du secteur est solide : l’ACPR relève des ratios de solvabilité en amélioration et une collecte en assurance vie à son plus haut historique depuis 2011. [1] Ces réserves constituent un amortisseur réel, mais leur efficacité dépendra de la durée du conflit. Un retour rapide à la stabilité limiterait les effets aux moins-values latentes résorbables. Une prolongation du conflit exposerait les assurances à un cycle de dépréciations durables nécessitant des ajustements de la politique d’allocation d’actifs et de la gestion ALM. [5]
Ce contexte rappelle l’importance des exercices ORSA intégrants des scénarios de choc énergétique et souligne que la corrélation positive entre obligations et actions en période de choc inflationniste reste le principal angle mort des modèles internes de gestion de portefeuille.
SOURCES
- https://acpr.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/rapport-annuel-de-lacpr-2025
- https://www.axa.com/fr/presse/publications/rapport-annuel-2008
- https://www.franceinfo.fr/monde/iran/guerre-entre-les-etats-unis-israel-et-l-iran/la-banque-de-france-abaisse-ses-previsions-de-croissance-en-raison-de-la-guerre-au-moyen-orient_7894649.html
- https://www.franceassureurs.fr/nos-chiffres-cles/assurance-vie/assurance-vie-unite-de-compte-2025/
- https://acpr.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/ndeg-179-lassurance-vie-en-2025
- https://www.argusdelassurance.com/gestion-d-actifs/investisseurs-institutionnels/les-placements-financiers-des-assureurs-reprennent-des-couleurs-en-2025-portes-notamment-par-la-bonne-tenue-des-marches-actions.UFV3MTKU4ZGUBJUHMEWQT4GBBQ.html